L’histoire

« QUAND LES LIONS AURONT LEURS GRIOTS, LES HISTOIRES DE CHASSE NE FINIRONT PAS TOUJOURS A LA GLOIRE DES CHASSEURS »

Remplaçons le mot «griot» de ce proverbe africain par celui d’ «historien» et creusons. L’histoire est, dit-on, une des grandes passions des Français. Ce n’est pas un mal en soi, c’est même une nécessité par les temps qui courent. Mais il ne faut jamais oublier que c’est un des outils fondamentaux de la manipulation politique. Elle est nécessaire au pouvoir en place pour créer le mythe fondateur d’une nation. L’instruction obligatoire n’a pas omis de s’en servir allègrement.

Que de mines boursouflées de suffisance, que de cocoricos plastronnant, que de sanglots (sincères ou pas) n’accompagnent-ils pas la formule-clé de l’hagiographie républicaine (française, la République ne peut être que française) : La Patrie Des Droits De l’Homme !… Euh, De La Déclaration des… Déclarer, ça n’engage à rien.

A qui veut-on faire avaler ça, maintenant, alors que les méfaits du colonialisme sont connus et que ses conséquences ensanglantent encore le monde ? Que les griots des autres peuples ont la propre version de leur Histoire où la France ne tient pas forcément le rôle de flambeau de l’humanité qu’elle se targue d’être ? Réalisent-ils, les Français que, à l’extérieur de leur bulle, l’image de La Patrie Des Droits De l’Homme a pris un sacré coup dans le cornet ? On vit sur un mythe déclamatif tout droit sorti d’un XIXème siècle boursouflé de la prétention et du mépris du vainqueur sur le vaincu, d’où la théorie des races a pris son extension. Réalisent-ils qu’on est sorti du XIXème siècle au juste ? Que le reste du monde a, à l’égard de la France, la considération qu’on a pour une vieille maîtresse outrageusement fardée ? Alors qu’il faut apprendre à devenir humble, on nous ressert un franco-centrisme obsolète.

L’histoire est intéressante pour ce qu’elle nous apprend de nous même, pas pour fabriquer des mythes à notre convenance. Trop de gens s’en servent comme d’un buffet froid. Selon son appétit de pouvoir, on se servira une rondelle de Clovis, une louche de Jeanne d’Arc, une assiette d’Anne de Bretagne, une cuillerée de Napoléon, un bol de la Commune ou une tranche du réseau Manoukian. Tout fait ventre dans cette Grande Bouffe.

L’autre soir, l’avocat Gilbert Collard, député FN à l’assemblée nationale, lançait dans une de ses envolées que les jeunes (de 18 à 35 ans, le 1/3 de leur électorat européen) ont besoin qu’on leur offre une Histoire dont ils pourraient être fiers. Il est comme ça, le peuple, il aime quand on lui raconte de belles histoires. C’est ce qu’ont fait Kemal Atatürk, Hitler, Mussolini, c’est ce que fait Poutine. C’est ce à quoi on a échappé avec le fumeux musée de l’histoire de France destiné à « renforcer l’identité culturelle qui est la nôtre » voulu par Sarko, ce petit roi manipulé par Buisson. Buisson, le théoricien identitaire, le disciple de Barrès. L’envolée de Collard n’est pas une phrase lâchée au hasard, elle relève d’une stratégie réfléchie qui a fait ses preuves.

Cette chronique est ma réaction à cette phrase. Insuffisante sûrement. Mais je ne sais trop quoi faire d’autre sinon aligner ces quelques mots qui feront sans doute bailler les cyniques qui attendent la déflagration. C’est que j’ai des enfants et qu’ils ne sont pas armés devant cette engeance milicienne, ça suffit comme raison ?

Paul Madec

Les poules ont des dents

Pas sûre que ça en vaille la peine mais reprenons depuis le début.
Petite, bercée par les mots bretons et les bretonnismes imagés de mes grands-parents, j’ai longtemps cru que Le Pen signifiait Le Borgne. Quand ils le voyaient à la télé, ils disaient : « T’as vu sa tête au borgne ? Il fait peur ! » Mais, en vrai, on n’avait pas peur. Parce que jamais, on ne s’était dit qu’il pourrait nous faire du mal. Certes, il portait le cache-œil. Mais pas le crochet. On pouvait dormir tranquilles, rêver aux fées, aux grandes évasions et écouter les autres, les gentils, nous conter fleurette. Plus tard, j’ai eu un prof d’histoire-géographie qui s’appelait Le Borgne. Lui non plus n’avait pas toute sa tête. Mais il avait ses deux yeux. J’en ai perdu mon latin. Pas mon français, ni « mon » breton.
Un 21 avril, Jean-Marie a ri. On a pleuré. Et puis Marine Le Pen a débarqué, avec ses deux grands yeux. Les gueules bleues étaient au fond du trou. Elle leur tendait une perche. Son crochet. Les autres, les gentils, ceux qui parlent bien, ils jouaient à se faire des guilis-guilis au nombril. Le premier qui rira aura une tapette. Ils ont tous ri. Ils ont pris une première fessée. Puis une seconde. Et encore une autre. Quand on aime… Mais ils n’avaient toujours pas peur. Du moins, pas tout à fait : ils assistaient à l’ascension, les doigts écartés de leurs deux mains sur leurs deux yeux comme quand, petits, ils regardaient des scènes olé-olé à la télé. Ils prenaient de « l’embonpoint », Marine prenait du poids. « De l’envergure ». Le costume de grand-mère, rouge, lui allait comme un gant. Ni trop petit, ni trop grand. Aveuglés par ses artifices, las de leurs sornettes, les ouvriers y trouvaient leur compte. Ni meilleure, ni pire, au moins elle, elle leur parlait encore. « Avec ses tripes ». Peut-être même, oserait-on, avec ses couilles. Si ça se trouve, elle aussi en avait deux. Et deux mains pour nous enfoncer. Et deux yeux pour nous mitrailler. Et deux pieds pour nous expulser. Le Borgne qui n’avait pas toute sa tête mais ses deux yeux disait : « Le Pen ? Quand les poules auront des dents ! » Je suis allée au poulailler pour vérifier. Elles m’ont mordue.

Sainte Agnès

Dégoût, colère

Oh, comme je vous en veux, vous, amis abstentionnistes, car vous êtes nombreux ; nombre sont ceux d’entre vous qui avez répondu ne pas aller voter lorsque je leur posais la question de leurs choix la semaine passée.

A cause de vous, la France sera majoritairement (1/3 !!) représentée à l’UE par le FN, même si en valeur relative, ce parti a perdu des voix par rapport aux présidentielles (4 millions contre 6 millions). Et dans le reste de l’Europe, les abstentionnistes étant également fort nombreux, nous allons être dirigés par la droite et l’extrême droite. Si vous vous étiez déplacés, il n’en n’aurait pas été ainsi, car le FN a perdu des voix par rapport aux dernières élections.

Moi aussi, je suis « euro-sceptique », et j’ai longuement hésité entre voter blanc, vert ou rouge. Mais le devoir et la peur du pire l’ont emporté : nul blanc chez moi.

Mais combien d’entre vous n’ont pas mesuré le risque et se sont abstenus, ayant ainsi participé à ce que les années à venir soient les pires ?

Ce soir, je vous déteste.

Marie

JE HAIS LES DIMANCHES
La Cariatide

Recevoir chez soi des amis parisiens est un art qui requiert un subtil sens de l’hospitalité. J’en ai récemment fait l’expérience pendant quatre jours, n’hésitant pas à mettre les petits plats dans les grands pour recevoir ce couple avec tout le protocole qu’exige leur rang. Et qu’ils n’aillent pas se plaindre ! Ils voulaient de l’authentique, de la tradition… Pas radin pour un sou, je leur ai servi du Locronan et du Quimper sur un plateau d’argent. Ils voulaient voir la mer, se gaver de sensations fortes… Qu’à cela ne tienne ! Du Conquet en veux-tu, en voilà, du Camaret jusqu’à la lie… Ah, ils ont beaucoup aimé ! Beaucoup. De même ont-ils visiblement apprécié mes langoustines, mon poulet au curry et mon whisky écossais, les salopards ! N’ont pas craché non plus sur ce petit vin bio des Corbières pieusement mis de côté à mon intention par le caviste du quai de Cornouaille. Puis, après la mise à sac de ma cave, ont jugé nécessaire d’écumer les bars de la ville jusqu’à pas d’heures. Bref, Parisiens ou non, se sont conduits comme des gougnafiers de la pire espèce, des ivrognes de bas étage.

Se sont donc réveillés ce dimanche sur le clic-clac qui couine avec une cuisante gueule de bois alors qu’à toute volée sonnaient les cloches de Saint-Houardon annonçant l’office avec fracas. J’ai failli leur dire que c’était bien fait pour eux, que tout péché mérite châtiment, mais moi même n’étant pas au mieux de ma forme – les langoustines, sans doute – j’ai préféré ne pas trop la ramener. Qu’allais-je donc faire de ces deux loques avant qu’ils ne regagnent en train leur foutue ville lumière ? Me vint soudain dans les vapeurs dominicales une idée lumineuse, classique, certes, mais d’une efficacité qui n’est plus à démontrer : la tournée des églises.

Je n’allais quand même pas les laisser repartir dans le XX° arrondissement sans une petite leçon patrimoniale et c’est ainsi que j’ai traîné mes chers amis jusqu’à La Roche-Maurice, célèbre pour la flamboyance de son jubé, puis en l’église de La Martyre comme chacun sait haut lieu de la foi chrétienne et de l’imagination débordante des sculpteurs, en témoigne cette cariatide aux origines diffuses, pour ne pas dire louches, qui semble porter sur sa tête tout le poids de l’édifice. Une statue un peu bizarre. La belle a le torse nu, porte un joli collier de perles et le bas de son corps est enrubanné de bandelettes à la façon d’une momie égyptienne. Ébahis, mes amis me regardent lui caresser avec amour ses deux petits seins de pierre. Devant leur étonnement, je leur explique que c’est un antique rituel lié au culte de la fécondité et par ailleurs un excellent remède contre la gueule de bois. Ce que je vais dire ici peut paraître insensé mais je jure sur la tête de cette cariatide qu’ils m’ont cru sur parole et, d’une naïveté consternante, ont cédé à leur tour au même geste. Il paraît qu’on a les amis qu’on mérite. Puisse Dieu leur venir en aide.

Hervé bellec

Couguar

couguar DS                                                                                                                   © Alain Goutal

Héritage

Eric Appéré est un raconteur d’histoires puisant une grande partie de son inspiration dans son expérience de travailleur social passionné. En particulier pour ces aventures douces amères de Kevin et Jean-Johnny (parues aux éditions Des ronds dans l’O, sous le titre C’est la crise)… Désormais il nous offre chaque semaine un de ses petits strips délicieusement corrosifs. Bienvenue à lui, nous sommes très fiers de l’accueillir ici.

DS

appere2 DS bis© Eric Appéré

Plein la musette

Pour accompagner les fabuleux dessins de Marcel de la gare, publiés dans un album hommage aux Poilus en 2006, Dilhad Sul publie quelques textes issus des courriers des archives de l’Armée. Ils ne sont jamais parvenus à leurs destinataires, pour la bonne raison qu’ils étaient morts avant de les avoir lus. Parfois, ça vaut mieux ! En tout cas, ça donne une idée de la France de « l’arrière » et de son ignorance de la souffrance des Poilus, entretenue par la propagande patriotique. Premier jet piqué dans un recueil de ces lettres qui ont été publiées et jouées au théâtre, dites par Yann Colette et mises en scène par Martinelli avec les éclairages de Claude Couffin.

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Mon cher fils,

J’ai bien l’honneur d’avoire reçu ta lettre et qui ma fait grand plaisir et à ton père auci le pauvre homme qu’est si vieux si impotant.

Je tecrits à la veilée parce que je veux ten mettre un peu plus lon que d’habitude et que je peu pas dans le jour quon a trop de travaille que le maire le sait bien ainsi que messieur les Gendarmes quon a nos trois vaches et les deux vaux et tout ce foin à rantré et tout le reste qu’il faudrai bien que tu t’en vienne car le Firmin y peut pas tout faire et quy va y en avoire de perdu et tant et tant que ça sera du malheur en plus pour le monde et pour le pays car comme dit ton père le pays y gagne pas quon perde tant et tant que si tu pouvait en revenir seulement pour une quinzaine que tout ça serai sauvé.

La Julie ma dit aujourdui que Messieur les Officiers lisaient toutes les lettres avant de vous les donner à cause quon crain des indications à l’ennemi que celui qui lira la mienne croye bien que chez nous on ta toujour apri le respec des Grands Chefs que tas toujour salué tout le Gran mode et quon ta élevé en te montrant que Mesieu le Capitaine ainsi que Mesieu le Colonel que ces comme des pères pour vous et des Gran savans qui vont sauver la Patrie qui faut quelle soye sauvé et que sil pouvait te ranvoyer dans tes foyer seulemant une petite quinsaine le temps de rentrer les foins quaprès tu sauverai la Patrie avec eux tant qui faudrai quon en aura pas de tro pour tous les chevau de la guerre et que si on le rentre pas comme il faut y en aura tro de perdu et que ça leurzy manquera.

Et que ton père et moi on salue bien Messieurs les Officiers quon sait bien que ces tout pour la Patrie et pour le drapeau et que les boches ces tout rien que de la canaillerie et qui vienne pas par icite quon leur crèverai les yeux et que ces eux les Sauveurs de la Patrie.

Ton père et moi on tembrasse pour la vie.

Que si tu ten revenais quon ten mettrai plain ta musette de tout pour Messieur les Officiers et de la goutte.

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 © Marcel de la gare